Jardiniers des racines

Véronique Mure est botaniste, ingénieure en agronomie tropicale et enseignante à l’École Nationale Supérieure du Paysage. Elle fréquentait la Friche Belle de mai bien avant l’aménagement de la place des quais et a donc suivi ce projet depuis sa genèse. Nous l’avons invitée à partager ici quelques réflexions, nourries par son expérience du lieu, sa connaissance intime des plantes ainsi que sa passion pour le jardin et le paysage. Elle nous guide dans le mystérieux monde du sol vivant.

En 2016 le paysagiste David Onatzky lance un pari audacieux à la Friche Belle de Mai, en implantant sur la place des quais, avec la complicité de l’écologue Audrey Marco, une friche ferroviaire en guise de jardin. Le pari s’est transformé en défi pour les jardiniers-fricheurs de « Par ailleurs-paysages » qui assurent depuis 2017 le suivi de ce « jardin ». De leurs tâtonnements, de leurs questionnements, de leurs expérimentations, ils tirent nombre d’enseignements et nous les font partager avec bonheur sur ce blog et dans leurs interventions radiophoniques.

Quatre ans après, le défi est relevé, le pari est gagné. Le blog  « La belle friche des quais » fourmille de pages sur de nouvelles façons de jardiner, en portant une attention particulière à toutes ces plantes qui se développent sans qu’on les y ait invitées pour la plupart et dont il nous faut tout apprendre des comportements, des cycles de vie, des besoins, pour faire jardin.

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Une rosette de chardon Marie s’épanouit au milieu du ballast. La racine pivotante de cette plante participe au décompactage du sol où elle s’installe. Exubérante la première année, la population de chardons marie a nettement diminué depuis, très concurrencée par chénopodes, les armoises et les graminées.

Ainsi les frichistes (i.e. les résidents de la Friche) et autres usagers ont-ils vu un champ de cailloux, du ballast en réalité, rapidement devenir un champ de chardons où l’épineux et exubérant chardon Marie (Silybum marianum), un cousin de l’artichaut, prenait ses aises. Une artichautière sauvage tout aussi vite remplacée par une cohabitation d’espèces variées, cernées par la ronce protectrice, garante de l’avenir du jardin, au milieu de laquelle se glissent des herbacées, des arbustes et des arbres spontanés tentant une échappée. Graminées, jeune peuplier blanc ou platane, mauve, syrphe, papillon, armoise commune, buddleia, criquet, limace, inule visqueuse, pavot cornu, chicorée, lentisque, lézard, araignée… sont là, dans un joyeux mélange. 300 m2 (ou presque) d’un monde végétal et animal en devenir, bien enraciné dans cet ancien site industriel pour lequel s’invente aujourd’hui une vie nouvelle.

Mais l’histoire de ce jeune jardin ne serait complète sans parler de ce qui s’est passé depuis 2016 dans le sol, dans l’ombre, invisible : l’enracinement, justement. Bien sûr les habitués sont rassurés de voir pousser, fleurir et fructifier ce petit écosystème à l’image de la Friche. Mais un des grands mérites de cette dynamique végétale ne revient-il pas aux systèmes racinaires qui ont su tirer le meilleur parti d’un sol frugal, encouragés en cela par les soins attentifs de Fanny, Gaëlle et Antoine?

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Racine pivotante du concombre d’âne, Ecballium elaterium, dont de belles touffes se sont épanouies les premières années sur les bords des îlots. (photo V. Mure)

Ces paysagistes-jardiniers là l’ont bien compris. On le lit entre les lignes à travers le récit saisonnier de leurs interventions dans ce lieu. Ce sont des jardiniers des racines. Passant du temps à éviter le compactage du sol qui les asphyxie ou à trouver un système d’arrosage adéquat pour les alimenter et les conduire en profondeur. Faut-il rappeler ici que le mode d’arrosage est la clef du bon développement des systèmes racinaires dans les jardins ? Au début du XIXème sièce, André Thouin, professeur de culture au jardin du roi y consacre un chapitre de son « cours des cultures », décrivant onze manières d’opérer les « arrosemens »…

On a longtemps cru les racines simplement assignées aux seules fonctions d’ancrage de la plante et d’absorption de l’eau et des sels minéraux. On sait aujourd’hui qu’elles ont bien d’autres fonctions: d’accumulation de réserves, d’associations symbiotiques, de communication, de décomptage et même de création de sol. Toute pratique jardinière devrait avoir comme objectif principal d’accompagner les racines vers une autonomie certaine, vis à vis de l’eau notamment, mais aussi de leur offrir un sol vivant et ainsi favoriser des associations symbiotiques leur permettant de faire société. Des associations à bénéfices réciproques!

Si nous pouvions observer ce qui se passe dans le sol de la friche paysagée, nous verrions que la ronce, spécialiste des lisières, sert de relais entre diverses plantes, en interconnectant les réseaux mycorhiziens1. L’aubépine et le sureau font de même. Nous constaterions que les racines des Fabacées (anciennement appelées Légumineuses) porteuses de nodules qui sont le siège de symbioses bactériennes, enrichissent les sols en éléments nutritifs. Elles captent l’azote de l’air et le rendent assimilable par les autres plantes. Capables de préparer le terrain pour les autres, nombre de Fabacées sont des plantes pionnières et on les retrouve dans toutes les friches. Sur la Place des quais, par exemple: une luzerne arborescente, Medicago arborea, est apparue cette année, surprenant les visiteurs par sa vitesse de croissance ; les silhouettes des féviers d’Amérique, Gleditsia triacanthos, plantés à l’origine, s’épanouissent au dessus de la strate herbacée ; le piquant des ajoncs, Ulex parvoflorus ponctue les bords des îlots ; les genêts d’Espagne, Spartium junceum, nous offrent chaque année une longue floraison jaune et parfumée ; de discrètes vesces, Viscia sp, grimpent dans les feuillages ici et là. Si nous pouvions observer la vie du sol, nous verrions aussi que les puissants pivots du chardon Marie décompactent les sols trop tassés…

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Blette sauvage (photo V. Mure) dont les nombreuses silhouettes sombres se repèrent facilement dans la friche des quais.

Dans cette dynamique, peut-être verrons nous un jour s’installer ici des plantes à bulbes? Celles-ci, explique l’écologue Hervé Coves dans une vidéo captivante, créent des réserves pour nourrir les champignons qui vont pouvoir en retour alimenter la plante en décomposant la matière organique, la lignine des rameaux, des branchages ou des troncs tombés au sol. Et si les systèmes racinaires des différentes espèces sont interconnectés par le mycélium des champignons, les individus résistent mieux aux prédateurs quand leur voisin a été infecté quelques jours plus tôt.

Les racines et leurs réseaux mycéliens constituent encore un monde à explorer pour les chercheurs, mais on sait déjà incontestablement qu’ils jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement et la structuration des communautés végétales.

Combien de temps faudra-t-il à des réseaux si complexes, typiques des milieux forestiers, pour se mettre en place dans les îlots de la belle friche des quais, si récemment installés, et si franchement isolés de la pleine terre ? En tout cas, la prédominance des plantes spontanées est un atout ici car beaucoup de plantes domestiquées, « améliorées » disons-nous, ont perdu la capacité de nouer ces relations symbiotiques qui démultiplieraient leur surface d’échange avec le sol, améliorerait significativement leur approvisionnement en eau et en éléments minéraux, les aiderait à résister aux maladies… Des services si précieux qu’en échange certaines plantes transfèrent aux champignons jusqu’à 20% des sucres qu’elles produisent par photosynthèse !

« Il faut cultiver son jardin », disait Voltaire il y a presque trois siècles.

Oserai-je ajouter : Il faut jardiner les racines…

Il y a urgence !

 

Véronique Mure

Le 15 août 2019

 

Pour prolonger le plaisir de lire Véronique, visitez son site:

https://www.botanique-jardins-paysages.com/

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